
La petite chapelle dédiée à sainte Marina est située à quelques centaines de mètres du couvent de Qannoubine. Celui-ci, en tant que premier monastère de la Qadicha, et surtout comme résidence des patriarches durant près de quatre siècles, devrait être, pour les visiteurs, le pôle d’attraction. Mais non! On vient « à Ste Marina »! Et, éventuellement, on en profite pour visiter Saydet Qannoubine qui se trouve à proximité. La popularité de la sainte provient, sans doute, du symbole qu’elle représente et qui parle aux libanais: celui de l’innocent supportant courageusement, persécutions, humiliations et accusations injustes, et subissant sans mot dire une sanction pour une faute qu’il n’a pas commise.
Description

Le petit édifice a été construit sur l’emplacement de la grotte où a vécu la sainte, qu’il prolonge. L’autel actuel est placé à l’entrée de la grotte elle-même. Derrière, un rectangle de pierres est présenté par un panneau comme étant le tombeau de sainte Marina. Il d’agit, en réalité des restes de l’ancien autel. Il est possible que la sainte ait, autrefois, été inhumée à cet endroit précis, mais, comme nous allons le voir plus loin, il ne reste ici rien d’elle.

A droite, un monument porte, gravés en karchouni, les noms de dix-sept patriarches, dont celui de Stéphane Douayhi. Dans le cadre de l’enquête pour sa canonisation, on a voulu voir l’état de conservation de son corps: tous les os sont mélangés. Le nom de Youssef et-Tyan y est aussi inscrit, bien que son corps soit exposé à Qannoubine. Il est probable que, lorsqu’au début du XXème siècle, on a décidé de rassembler dans un même ossuaire les restes de tous les patriarches, auparavant enterrés autour de la chapelle, le corps de Youssef et-Tyan ayant été trouvé momifié naturellement, a été mis à part.
Les noms gravés sur la dalle sont ceux des patriarches suivants:

Yohanna al Jagi (1440-1445),
Yaqoub Eid el Hadathi (1445-1468),
Boutros Hassan el Hadathi Joseph de Hadath (1468-1492),
Semaan Hassan el Hadathi (1492-1524),
Moussa Saadeh al Akkari (1524-1567),
Mkhayel al Rizzi (1567-1581),
Sarkis al Rizzi (1581-1596),
Joseph al Rizzi (1596-1608),
Yohanna Makhlouf (1608-1633),
Gerges Omaira (1633-1644),
Yohanna al Safrawi (1648-1656),
Estephanos al Douaihi 1670-1704),
Gibrayil al Blaouzawi (1704-1705),
Youssef al Hobeiche (1823–1845)
A remarquer que les deux derniers ont régné après 1823 et n’ont donc pas résidé à Qannoubine, mais ils ont voulu être enterrés avec leurs prédécesseurs.
Que savons-nous de Sainte Marina?
Tout d’abord, il faut faire un tri dans les histoires que l’on peut lire ici ou là, car elles mélangent plusieurs saintes du même nom, ayant vécu en divers lieux et autant d’époques.

En vérité, de façon sûre ou quasiment, nous ne savons que peu de choses. Son lieu de naissance: Qalamoun.[1] Une grotte y porte son nom. Elle était décorée de fresques datées du XIIème ou XIIIème siècle racontant sa vie. Presque entièrement détruites, elles ont cependant été décrites par plusieurs auteurs il y a environ un siècle.
L’époque de sa vie varie, selon les traditions, du IVème au IXème siècle. Or la version syriaque de 778 est déjà très enjolivée et raconte des faits qui sont probablement très anciens. Par ailleurs, si à Qannoubine, des ermites – et peut-être des communautés d’ermites – ont dû s’installer dès le IVème siècle, l’existence d’un couvent, c-à-d d’une communauté structurée, ne remonte probablement pas au-delà de la fin du Vème siècle. La fourchette se réduit donc aux VIème-VIIème siècle, avec une préférence pour le milieu du VIIème.
Maintenant commence la légende.
Selon celle-ci, Marina, qui s’appelait alors Myriam, était adolescente à la mort de sa mère. Elle était fille unique et son père souhaitait entrer au monastère de Qannoubine, mais il ne lui était évidemment pas possible d’abandonner sa fille. Celle-ci ressentait également la vocation religieuse, mais il n’existait pas, dans la région, de communauté féminine. D’un commun accord ils se présentèrent ensemble au supérieur de Qannoubine, la jeune fille étant déguisée en garçon.
Sous le nom de Marinos (ou Morino)[2], elle grandit parmi les frères. Un jour, les moines furent envoyés en mission deux par deux. Marina et son compagnon se trouvaient à Tourza quand survint un orage qui les empêcha de rentrer au monastère. Ils passèrent donc la nuit dans une auberge et ne rentrèrent que le lendemain matin.
Quelque temps plus tard, la fille de l’aubergiste se trouva enceinte. Ne voulant pas nommer son amant (en réalité un jeune soldat), elle prétendit avoir été violée par Marinos. Celui-ci fut chassé du couvent et dut mendier sa nourriture devant la porte[3]. Lorsque l’enfant naquit, son grand-père l’apporta au couvent déclarant que c’était à « son père » de s’en occuper. Marina s’installa alors avec lui dans la grotte voisine

(S. Douayhi)
Là, les versions diffèrent. Selon certaines, l’enfant était sevré, pour d’autres, Marina l’aurait miraculeusement allaité[4], à moins que ce ne soit une chèvre! Egalement, les avis varient sur la durée du bannissement du présumé coupable, soit trois ans, soit cinq ans, soit toute la vie.
L’enfant – un garçon – grandit et demeura à Qannoubine comme moine. Quant à la sainte, à sa mort, lors de la toilette mortuaire, on ne put que découvrir la vérité. La fille de l’aubergiste, tombée gravement malade (ou bien possédée du démon), vint prier sur la tombe, implorant le pardon de celle qu’elle avait injustement accusée, et y trouva la guérison.
Que faut-il penser de cette histoire? Légende ou vérité?
Le mot « légende » vient du latin « legenda »: « ce qui doit être lu ». Dans la plupart des monastères, une lecture est faite durant les repas. Comme, autrefois il s’agissait généralement d’une vie de saints, le mot est devenu synonyme d’hagiographie. Au XIIIème siècle, lorsque Jacques de Voragine publia sa « Légende Dorée » qui raconte la vie de 150 saints, il y mêla une foule de détails merveilleux. C’est alors que le mot « légende » a pris le sens actuel de récit populaire plus ou moins fabuleux.
« Le vrai, nous dit St Thomas d’Aquin, est l’adéquation au réel ». Mais de quelle réalité s’agit-il? Matérielle, historique, ou spirituelle?
Une icône représente la réalité spirituelle, indépendamment de la matérielle. Une photo d’un saint ne peut être une icône car elle ne montre que la réalité physique, matérielle. La réalité spirituelle sera représentée à l’aide de symboles: formes, couleurs, gestes…
Une légende doit être lue comme une icône : la réalité historique n’y est pas essentielle. Personne ne croit à l’existence de dragons, et pourtant, on continue à montrer St Georges terrassant une bête immonde, au corps de serpent ailé et crachant le feu! En ce qui concerne Ste Marina, un vénérable père fait remarquer deux choses:
Comment a-t-on canonisé une menteuse?
Les moines d’autrefois devaient toujours porter la barbe.
Le premier argument peut facilement être réfuté en soulignant que ce n’est pas le Vatican qui a canonisé notre sainte, mais la vox populi.

Le second est peut-être plus pertinent. Mais quoiqu’il en soit, que les faits qu’elle raconte soient historiquement authentiques ou non, le but de cette « légende », est de mettre en valeur les vertus de la sainte. Et tout particulièrement, sa volonté de servir le Seigneur, quoiqu’il puisse lui en coûter. Son humilité et sa patience devant les épreuves. Son silence devant une punition injuste. Et c’est sans doute ce point qui, dans la Vallée Sainte où, durant plusieurs siècles, les chrétiens ont subi de constantes persécutions, lui a valu une telle popularité.
Marina à Venise
Afin d’attirer des foules de pèlerins dans la capitale, les byzantins y accumulaient les reliques ramenées des quatre coins de l’empire. C’est ainsi qu’à une époque indéterminée, le corps de notre sainte partit pour Constantinople.

Divers documents nous apprennent qu’il fut ensuite, de là[5], transféré à Venise au début du XIIIème siècle. Les circonstances et la date exacte varient selon les récits. Mais selon Andrea Dandolo (arrière petit-neveu du célèbre Enrico, responsable du détournement de la IVème croisade), c’est un marchand, Joannes de Bora, qui l’aurait rapporté en 1230 d’un monastère proche de la capitale byzantine. Le jour et le mois ne sont pas précisés. Primitivement déposé dans l’église St Libéral (qui fut ensuite rebaptisée au nom de la sainte), il fut transféré en 1818 à Santa Maria Formosa où il demeure encore.
Les vénitiens célèbrent la fête de Ste Marina le 17 juillet, comme étant l’anniversaire de son transfert à St Libéral, mais il se peut qu’il ne s’agisse que d’un moyen d’expliquer pourquoi cette fête est célébrée le 17 juillet comme chez les maronites, alors que les autres Eglises adoptent des dates différentes.
Par ailleurs, lorsque les byzantins ont emporté le corps de Ste Marina, pour ne pas dépouiller totalement le monastère de Qannoubine, ils y avaient laissé la main (ou le bras?) gauche. Cette relique était encore conservée au couvent au XVIIème siècle, comme en témoigne Stéphane Douayhi. Depuis, elle a disparu. Peut-être lors du sac du couvent par les sbires du pacha de Tripoli en 1726.
Quant au corps vénéré à Venise, Théodore d’Amadeni qui l’examina au XVIIème siècle, décrit minutieusement, presque cm par cm, son remarquable état de conservation. « Le thorax et la poitrine sont en bon état. (…) La main droite demeure attachée au bras, chair, peau et ongles visibles. » précise-t-il. Il mentionne l’absence de la main gauche et note, au vu de l’état des nerfs et tendons, la violence avec laquelle la dite main avait été arrachée.
A côté de la châsse de la sainte, un reliquaire contient, ce qu’il croit être la main manquante, amputée du pouce qui est exposé à part. Mais selon une inscription en grec et en latin, il s’agit de la main gauche de « Ste Marina martyre » donc probablement Marina d’Antioche, appelée aussi Marguerite[6]
Aujourd’hui

En juillet 2018, pour la fête de sainte Marina, ses reliques ont été conduites au Liban où des milliers de pèlerins sont venus les vénérer. Cependant nous n’avons pu voir qu’une sorte de statue de cire (possédant deux mains) à laquelle ont été incorporées diverses portions de chair momifiée. Elle était vêtue d’une bure de couleur claire (au XVIIème siècle, le corps était simplement enveloppé dans un suaire).
Voilà qui s’éloigne considérablement de la description de d’Amadeni, dont, pourtant, il est difficile de récuser le témoignage d’une précision scientifique. Cette relique étant vénérée à Venise depuis huit siècles sans interruption, une substitution n’est pas vraisemblable. Que s’est-il passé durant ces quatre derniers siècles? Comment le corps s’est-il dégradé à ce point ?
Des mystères que seule une étude des archives vénitiennes pourrait éclairer.
[1] La plupart des versions parlent de Ste Marina de Bythinie (actuellement en Turquie), mais cette mention, est tardive. La tradition maronite qui situe son village natal à Qalamoun semble beaucoup plus fondée.
[2] Le prénom « Marina » est généralement considéré comme d’origine latine et signifie tout simplement « marine ». Toutefois, il n’est pas impossible, ici, de le faire dériver de « Mar » (ou « Mor ») qui signifie « Seigneur » en syriaque, comme dans « Maroun ». Dans ce cas, le prénom « Marina » ou « Morino » serait masculin, C’est l’hypothèse adoptée par Tony Farjallah dans le film « Morino »
[3] C’est la scène représentée par le célèbre peintre ehdéniote Saliba Douayhi dans une œuvre dont une reproduction est accrochée au mur de droite. On remarquera que seule Marina a un visage. Les moines sont caricaturés et représentés bouffis d’orgueil et pleins de suffisance. A ce tableau, fait face, dans la chapelle, une mauvaise adaptation du premier. Marina y a une joue gonflée comme par un abcès dentaire; la tête de l’enfant a est disproportionnée, et le seul personnage représenté correctement est le moine! Malheureusement, on ne sait pourquoi, c’est ce tableau-là qui qu’on trouve le plus souvent reproduit dans les livres ou articles!
[4] D’où la dévotion populaire qui lui attribue le pouvoir de donner du lait aux mères qui en manquent
[5] …et non du Liban par les croisés, comme on le voit souvent écrit (Cf, banderole)!
[6] Ceci dit sans préjuger de l’authenticité de cette relique car il existe plusieurs autres « mains gauches » de la même sainte conservées dans divers lieux, notamment au Mont Athos, en Belgique et au monastère Ste Catherine au Mont Sinaï.
