
Introduction
Dès le IVème siècle, c’est par centaines (on dit jusqu’à 800 à la fois) que des hommes, désireux d’offrir à Dieu, non plus leur mort comme les premiers martyrs, mais toute leur vie, vinrent s’établir dans les grottes de cette vallée qui, par eux, allait devenir la Sainte: Ouadi Qadicha.
Sa beauté sauvage, et surtout son isolement en ont fait, au cours des siècles, un lieu privilégié de contemplation, de rencontre avec soi-même et avec le Seigneur, au milieu de la Nature, telle que sortie de ses mains.
Peu à peu abandonnée, quelque chose de mystérieux a cependant toujours demeuré en elle qui a continué (même encore aujourd’hui malgré l’envahissement et le vandalisme dont elle fait trop souvent l’objet), à attirer des âmes éprises d’absolu. C’est ainsi qu’au XVIIème siècle, ses grottes ont abrité plusieurs occidentaux, surtout français.
Les moines maronites au XVIIème siècle
« Dans tout le Mont-Liban, qui est entièrement habité par les Maronites, il y a quarante Monasteres, dont la plus grande partie est abandonnée. Dans ceux qui sont habitez il n’y a que deux ou trois Religieux, qui cultivent la terre & les vignes, nourrissent des vers à soye, & les vieillards font des nattes s’entretenãs ainsi de ces labeurs. » Tel est le constat établi par le franciscain français Eugène Rogeri au début du XVIIème siècle. En fait, dans la Qadicha, les moines maronites n’occupaient plus alors que trois couvents: Mar Antonios Qozhaya, Saydet Qannoubine ou résidait en outre le patriarche avec quelques évêques, et Mar Lichaaii, chacun abritant une quarantaine de moines.
Comment expliquer cette désertion?
Jusqu’à la fin du XVIIème siècle, il n’existait pas d’Ordre monastique maronite. Abdallah Qaraaliiii, note qu’avant 1695, les moines maronites ne disposaient pas « de Constitutions, ni de Règles relatives à la vie religieuse, mais qu’ils menaient la vie monastique avec une simplicité, salutaire pour les bons, et dangereuse pour les autres ». En fait, ils se référaient à un ensemble de coutumes baptisé « Règle de St Antoine », mais qui pouvait varier d’un couvent à l’autreiv.
Il n’existait pas, à proprement parler de noviciat, mais un temps de préparation, qui pouvait être très court, avant la remise de la capuche, cérémonie qui tenait lieu de profession. Les notions de pauvreté, chasteté et obéissance étaient mentionnées à cette occasion, mais ne faisaient pas l’objet de vœux explicites.
La chasteté semble avoir été strictement observée. « L’on n’y entend jamais parler de quoy que soit de scandaleux ni de mauvaise odeur », témoigne Dandini.v
Il n’en était malheureusement pas de même de l’obéissance. Selon le même Dandini, les moines quittent le couvent sans cessevi et « n’observent guères l’obéïssance qu’ils doivent à leurs Supérieurs ».
Quant à la pauvreté, tous les témoins s’accordent pour louer la simplicité de vie des moines. Cependant, cette vertu n’était pas comprise, comme en Occident, comme une non-possession de biens. Ainsi un moine pouvait quitter son monastère pour en fonder un autre avec sa fortune personnelle. Il en était propriétaire (après sa mort, le couvent demeurait dans la famille), supérieur, et parfois, seul occupant!
C’est ainsi qu’on a vu, du XVIème siècle au XIXème surtout, fleurir des couvents, dans la montagne du Kesrwan notamment. Plus confortables et plus faciles d’accès, ils attirèrent à eux les moines, et la Vallée Sainte se dépeupla. N’y demeurèrent que ceux qui souhaitaient une vie plus ascétique et vraiment retirée du monde.
Des occidentaux

Ce sont alors des religieux venus d’Occident qui, un temps, comblèrent partiellement ce vide.
A Saydet Hawqa, des franciscains récollets ouvrirent, au début du XVIIème siècle une école pour préparer ceux qui allaient faire leurs études à Rome. Fonctionnant grâce au soutien de l’émir Fakhr-ed-Din, elle ferma en 1633 quand celui-ci dut s’enfuir, pourchassé par les troupes ottomanes.
Des capucins s’installèrent au couvent de Mar Antoniosvii, à l’entrée de la vallée de Houla en-dessous de Hadchit.

C’est dans le couvent de Mar Touma, en-dessous de Hasroun, tenu par des franciscains, que François de Chasteuil (cf. plus bas) rencontra le Père Elie qu’il suivit à Ehden avant d’y commencer sa vie d’ermite. Le P. Agathe-Ange y vécut un temps avant d’aller mourir martyr en Ethiopie.

D’autres fils de St François vécurent en ermites dans la Vallée Sainte. Au couvent de Mar Assia, La Roqueviii nous évoque le P. François, « Capucin Piémontois, qui dans ces derniers tems, y a passé près de trente années. », tout en assurant des prédications dans les villages voisins.
Il faut ajouter ceux que nous signale le Vénérable Stéphane Douayhi, mais dont nous ignorons les noms: « En 1668, quatre personnages venus de France, s’étant isolés du monde, décidèrent de servir Dieu dans les ermitages du Mont Liban. Certains d’entre eux ont choisi d’habiter au monastère de Mar Assia sur les terres de Kfarsaroun; d’autres, le monastère de Mar Aboun sur les terres de Hadath »ix
Enfin, il nous faut mentionner le plus célèbre, à savoir François de Chasteuil.

Né en 1588 à Aix en Provence. Docteur en droit, mais versé aussi bien en latin et grec qu’en mathématiques et astrologiex! Cependant son domaine de prédilection était l’Ecriture Sainte et la langue hébraïque. Pour mieux se plonger dans l’atmosphère orientale, et afin d’approfondir ses connaissances auprès de savants qu’il espérait rencontrer, il s’embarque en 1631 pour un voyage vers la Terre Sainte. L’année suivante, il débarque au Liban, mais là s’arrête son voyage. Avec la permission du patriarche, il décide d’achever sa vie dans l’étude et la prière. Il s’installe à Ehden où, durant 10 ans, il mène la vie d’ermite, à Mar Yaqoub, puis Mar Sarkis, suscitant l’admiration de tous, tant chrétiens que musulmans. « Quelques uns d’eux (les musulmans) se meslant parmi les Chrestiens, venoient se recommander à ses prieres & luy tesmoignoient avoir beaucoup de confiance en son assistance » Quant aux religieux , voyageurs ou marchands, « Nul de ceux qui passoient par Tripoly, par Saide, & par Baruth, ne manquoient d’interrompre le cours de leur voyage pour prendre le chemin de la ville d’Heden & du Monastere de Saint Serge »xi.
En décembre 1643, il cède aux appels pressants des Pères Carmes et vient s’installer au couvent de Mar Lichaa. Il y est atteint d’une grave maladie (probablement la tuberculose, Refusant tout soin, il meurt au bout de six mois, « laissant après soi une odeur de sainteté, qui est encore répanduë dans tout ce pays-là » (La Roque). On peut encore y voir son tombeau dans une grotte, vestige de l’ancienne église.
Aujourd’hui, c’est de Colombie qu’est venu le Père Dario Escobar, installé depuis 1990 au couvent de Saydet Hawqa. Ancien professeur de théologie et de psychologie, il a quitté son pays dans le seul but de vivre la vie d’ermite selon le mode traditionnel.

Certains s’étonnent – voire se scandalisent – de sa facilité à accepter le contact avec les visiteurs. C’est oublier un peu vite qu’il existe plusieurs formes de vie érémitique. Saint Maroun lui-même n’était-il pas en relation avec ses contemporains, les conseillant et les édifiant, tant par ses paroles que par son mode de vie?xii
De nombreux articles ont été écrits sur lui, et il est inutile d’en rajouter ici. Contentons-nous de remarquer – et tous ceux qui l’ont rencontré en conviendront – qu’il témoigne vraiment de la joie qui est au cœur de la religion chrétienne, illustration parfaite de l’adage: « Un saint triste est un triste saint »!
Conclusion
Ces François de Chasteuil, Père François ou Agathe-Ange et aussi tous ceux-là dont les noms sont oubliés, quel appel irrésistible a bien pu les pousser à traverser la mer pour venir vivre « dans ces lieux déserts, parmy des rochers affreux « ? (Eugène Roger)
N’existait-il pas chez eux, ou même au Liban, des lieux plus accessibles, des monastères plus convenables?
Mais vouloir vivre dans la Qadicha, c’est justement accepter la pauvreté et le dénuement. La froidure et l’inconfort. C’est accepter – Non! C’est désirer – vivre durement. C’est préférer l’effort à la facilité. C’est rechercher la solitude (la foule n’y a pas sa place), sans pour autant fuir le monde car c’est aussi témoigner. C’est imiter ce marchand de l’évangile qui, ayant trouvé une perle de grand prix « s’en va vendre tout ce qu’il a et achète la perle » (Mt 13: 45-46)
Vouloir vivre dans la Qadicha, c’est une démarche d’humilité. C’est accepter d’avance de vivre selon ses conditions à elle. On ne vient pas la transformer à son gré, mais se laisser transformer par elle. On y vient en disciple et c’est elle qui nous instruitxiii
Tels étaient ces « fous de Dieu » qui l’ont peuplée autrefois, venus du Liban ou d’ailleurs.
Et – grâce à Dieu – la race n’en est pas éteinte. En témoigne cet ermite venu de la si lointaine Colombie.
Alors est-il permis de rêver, avec le Père Moubarak, d’une vallée redevenue la Vallée Sainte?
De voir se relever les murs de pierre ou d’adobe des antiques couvents et ermitages, et, venus de partout, moines et moniales les repeupler.
D’entendre à nouveau, au lieu des musiques des restaurants et les radios des pique-niqueurs les psalmodies des religieux.
Et de voir, comme jadis, la Vallée remplie « des fumées d’encens, qui sont les prières des saints ». (Ap 8: 4)
Un rêve?
Non: un espoir!
i Eugène Roger, franciscain récollet « missionnaire de Barbarie ». Il passa, dans la première moitié du XVIIème siècle, une grande partie de sa vie à Jérusalem et au Liban où il servit de médecin à l’émir Fakhreddin. Dans son ouvrage « La Terre Sainte », il mentionne la Qadicha qu’il visita et où il passa un an au couvent de Saydet Hawqa.
ii Selon La Roque, ils le partagèrent avec les Pères Carmes, chaque communauté occupant une partie du bâtiment. L’église était commune.
iii Abdallah Qaraali, avec Gabriel Hawa et Youssef el Betn est l’un des fondateurs. En 1695, du premier Ordre Religieux maronite, et son second supérieur général
iv Selon La Roque, ceux de Qannoubine auraient suivi la Règle de St Basile, mais cela est contredit par d’autres témoignages, notamment celui de Dandini.
v Jérôme Dandini, jésuite, envoyé au Liban en 1596 comme nonce par le pape Clément VIII pour atténuer certaines frictions entre Rome et l’Eglise maronite. Il a relaté sa mission au Liban dans son « Voyage au Mont Liban »
vi La tradition des moines « gyrovagues » était très répandue partout. En Occident, St Benoît s’insurgera contre et imposera à ses moines, outre les trois vœux traditionnels, celui de stabilité
viiDédié à Saint Antoine de Padoue, et non Saint Antoine le Grand comme la plupart des couvents ou églises de ce nom.
viii Jean de la Roque, 1661-1745. Voyageur, journaliste et homme de lettres. Il visita le Liban fin 1689.
ix Voir les articles correspondants dans « Les sites historiques »
x Son directeur spirituel lui ayant fait remarquer la vanité de cette pseudo-science, F. de Chasteuil brûla tous ses livres et ses propres écrits sur l’astrologie.
xi Marchety: « La Vie de Monsieur de Chasteuil » 1666.
xii « Il faisait cesser l’avarice de l’un, et la colère de l’autre, instruisant l’un dans les règles de la tempérance, et donnant des préceptes à l’autre pour vivre selon la justice. » (Théodoret de Cyr)
xiii« La terre forge l’homme ». Cette vallée a forgé des saints innombrables. Il est essentiel qu’elle puisse continuer à le faire, car des saints, le monde, et tout particulièrement le Liban, en a un cruel besoin.
