Des panneaux dans la Vallée

Il y a quelques annéesi, la Vallée Sainte s’est vue remplir de panneaux, sans doute destinés à donner au visiteur un aperçu rapide de ce qui pourrait l’y intéresser. Initiative fort louable, mais nous allons voir que le résultat diffère légèrement de celui escompté. En effet, si leur lecture a peu de chance de nous apporter un surcroît de connaissances, elle aura tout de même le mérite de nous dérider un peu!

Examinerons trois points:

  1. La technique

Certains de ces panneaux sont imprimés, mais pour la plupart, il s’agit de lettres collées. En maints endroits, des caractères ont disparu, ou bien une partie du texte a glissé et est décalée par rapport au reste, des bouts de phrases ondulent comme des vagues…

  1. La forme (langue: grammaire, orthographe et style)

Le texte est rédigé en 5 langues: arabe, anglais, espagnol et portugais. La cinquième langue étant, comme nous le verrons plus loin, tantôt le français, tantôt le charabia!

  1. Le fond (exactitude des renseignements)

Il semblerait que le but des responsables n’ait pas été, comme nous le supposions plus haut, de renseigner le visiteur, mais plutôt d’organiser un rallye paper, où les concurrents seraient invités à découvrir les erreurs qu’on y a semées à profusion!

Petit florilège (non exhaustif, bien sûr!)

Plan de la Vallée

Au pied de la montée vers Mar Lichaa, un grand panneau nous présente l’ensemble de la vallée. Quelques remarques:

  1. Le titre « Deir Saydet Chmouni » est orphelin. Où donc est passé le « Deir » en question?
  2. La chapelle Ste Marina est, curieusement, baptisée « crypte ». Rappelons que le mot « crypte » provient du grec « kruptos » qui signifie « caché » et désigne un local souterrain, généralement une chapelle située sous une église.
  3. Non loin de la dite « crypte », on nous indique un « monastère » . Celui-ci qui fut le premier de la Vallée et probablement du Liban, et qui servit durant près de quatre siècles, de résidence aux patriarches maronites n’a, curieusement, pas de nom!

Quelques perles glanées ici et là:

Pannesu Dario
Panneau Qozhaya
  • Sur le chemin de Qannoubine à Hawqa, nous apprenons (en français) que dans ce couvent « réside l’ermite Dario Escobar ». L’information est confirmée dans les autres langues, sauf en anglais qui emploie le passé « lived », comme si le vénérable moine était décédé!ii Par ailleurs, en espagnol et portugais, on nous prétend que le P. Dario est espagnol (alors que chacun sait que sa nationalité d’origine est colombienne)!iii
  • Sur le même sentier, un autre panneau est censé nous donner la signification du nom « Qozhaya » « L’essence de vie, en grec ». Plusieurs étymologies sont possibles. Mais si on retient celle de « trésor de vie », la langue est du syriaque et non du grec!
  • Près du couvent de Mar Lichaa, on nous dit que « L’Ordre Maronite a été fondé en 1695 dans le Monastère de Mar Alichaa »iv. Affirmation un peu surprenante puisque les fondateurs ne s’y sont installés qu’en 1696! En réalité, il est possible de retenir deux dates différentes pour la fondation de l’Ordre. Ou bien on considère la remise de la capuche aux fondateurs, cérémonie qui s’est bien déroulée en 1695, mais à Qannoubine alors que les pères demeuraient à Ehden, au couvent de Mart Moura, ou bien on se réfère à l’approbation de la règle par le patriarche, laquelle a eu lieu en 1700, les moines résidant alors à Mar Lichaa. Ainsi, on peut dire aussi légitimement que l’Ordre a été fondé en 1695 à Mart Moura (ou Qannoubine), ou en 1700 à Mar Lichaa, mais pas en 1695 à Mar Lichaa!

Des inscriptions soigneusement rédigées en charabia:

Panneaux Mart Chnouneh, Mar Challita
Panneau Mar Antonios
  • « Sainte Chmouneh: deux parties. Les tableaux reviennent au XIIIème siècle »!
  • « 7 synodes patriarcau ont été conclues au monastère de Qannoubine » (c’est nous qui soulignons).
  • « Le monastère de Mar Challita: une église couverte d’une voûte et sculptée en forme de cave ». Qu’une église soit « couverte d’une voûte » n’a rien que de très banal, mais qu’on l’ait « sculptée en forme de cave », voilà qui est plus original et mérite certainement le détour!
  • « Mar Antonios: un ermitage caché dans les cavités rocheuses contenant une croix triangulaire ». Une « croix triangulaire » est certainement quelque chose d’unique au monde!

Deux de ces panneaux méritent une attention particulière:

Le premier porte l’inscription suivante:

Panneau village

« Vallée de Qannoubine: l’unique village peuplé dans la Vallée Sainte »

  • La portion de texte « l’unique villa » est décalée en hauteur par rapport au reste de la ligne.
  • On ne traduit pas les noms propres. Le nom du village est « Ouadi Qannoubine » (comme « Ouadi Chahrour »), et non « Vallée de Qannoubine ».
  • Surtout, l’information est doublement inexacte:

Ce village est en réalité complètement « dépeuplé »! Une seule maison est encore habitée toute l’année, mais elle est loin du village mêmev.

Par contre, il existe bien dans la Vallée Sainte, un autre village qui lui, est habité (plutôt que « peuplé »): Fradisvi, dont le rédacteur du panneau semble ignorer l’existence.

Le second se situe au pied du sentier qui monte de la canalisation bétonnée au couvent de Qannoubine.

Panneau Qannoubine

On peut y lire: « Le siège patriarcal bâti le (sic!) IVème siècle à Qannoubine ».

Tout le monde sait (ou est censé savoir) que St Maroun est mort au début du Vème siècle.

St Jean Maroun a été élu premier patriarche maronite à la fin du VIIème siècle.

Le premier de ses successeurs a s’installer à Qannoubine est Yohanna al Jagi en 1440.

On ne peut donc qu’admirer la prescience de celui qui, au IVème siècle, a bâti à Qannoubine, une résidence pour un patriarche qui n‘y viendrait que onze siècles plus tard!

Bizarreries
Quelques bizarreries trouvées dans la Vallée, comme un tapis roulant du XVIème siècle!

Une autre série de panneaux a également été mise en place un peu plus tard. Il ne s’agit plus de documentation, mais d’interdictions. Ils sont de deux modèles. L’un rappelle la défense de camper et de faire du feu. L’autre interdit aux « boustat el kbiré oual boulman » (en français: « les gros bus et pullmans ») la route qui descend dans la vallée. Le problème, c’est que l’adjectif « kbiré », n’étant pas complété par une indication de poids ou de nombre de passagers, son interprétation reste laissée à la libre estimation de chacun. Ce qui fait que chaque dimanche, on peut trouver au fond de la vallée pas moins d’une dizaine d’autocars de 35 places et plus (ce qui semble tout de même appartenir à la catégorie « kbiré »)vii!

Panneaux boustat

Par la suite, l’expression « al boustat el kbiré » a été masquée; ne laissant ainsi comme interdits que les « boulman ». Lesquels continuent d’ailleurs imperturbablement à descendre dans la Vallée, voire poursuivre jusqu’à Mar Lichaa!

Panneau camping

Enfin, il est regrettable qu’au rappel des interdictions de camper et de faire du feu, on n’en ait pas profité pour ajouter les autres (qui demeurent toujours lettre morte), à savoir celles de chasser, couper du bois, pique-niquerviii et circuler en voitureix. On aurait peut-être pu ainsi contribuer à freiner la destruction, actuellement en cours, de ce site exceptionnelxxi.

Conclusion

« Tout ce qui mérite d’être fait, mérite d’être bien fait » dit la sagesse populaire. Il n’aurait été ni difficile ni coûteux, de confier la rédaction des notices à des personnes connaissant un tant soit peu la Vallée et son histoire (il n’en manque pas dans la région), et la vérification grammaticale et orthographique à des personnes compétentes, des professeurs de langue, par exemple. Cet amateurisme affiché, ce « n’importe quoi », manifestent un manque de respect envers les visiteurs et envers la Vallée elle-même. Il est peu probable que l’on contribue ainsi à rehausser aux yeux étrangers l’image culturelle de notre pays.

Notes

i En 2013, pour être précis.

ii Il se trouve que maintenant, le Père Dario a déménagé à l’ermitage Mar Boula. Le passé est donc correct, mais ce n’était pas le cas lorsque le panneau a été installé.

iii On serait tenté d’admirer l’effort fourni par les responsables pour trouver la seule personne, dans un rayon de 30 km ignorant tout du P. Dario afin de lui confier la rédaction de ce panneau!

iv Cf. article Mar Lichaa.

v Deux ou trois maisons sont utilisées en été.

vi Lequel n’est d’ailleurs plus qu’un amas informe de béton et de tôle ondulée offensant pour la vue, depuis qu’il y a une quinzaine d’années, la route qui y conduit a été asphaltée.

vii Auxquels il faut d’ailleurs ajouter, pour faire bonne mesure, quatre ou cinq pullmans malgré l’interdiction.

viii Sur ce point, plutôt qu’une interdiction totale, il faudrait instaurer une réglementation. Les gendarmes ou gardes forestiers auraient pour tâche de vérifier le respect de l’environnement (propreté et nuisances sonores).

ix Un certain dimanche, je me suis amusé à compter les voitures rencontrées sur cette route théoriquement interdite: j’ai jeté l’éponge à la centième; je n’avais parcouru que deux kilomètres! Dans le monde entier, les sites semblables sont généralement interdits à tout véhicule à moteur.

x Mais n’est-ce pas là, justement, le but? Détruire la « Vallée Sainte » en la transformant en une sorte de Luna Park drainant des touristes en foule. Et de quel poids peut bien peser la quête de spiritualité devant les intérêts financiers?

xi A la réflexion, à quoi bon? Panneaux ou pas, tout le monde se moque des règles. Les usagers, comme les gardes et gendarmes censés les faire respecter!