
François de Galaup de Chasteuili, est né à Aix en Provence en 1588. Grand érudit et spécialiste en Écriture Sainte il se rendit au Proche-Orient visiter les pays bibliques, mais, arrivé au Liban, il s’installa à Ehden dans une grotte où il y vécut douze années en ermite, avant de terminer sa vie au couvent de Mar Lichaa en 1644. Son séjour au Liban est parfaitement documenté, mais cela n’empêche pas un certain nombre de rumeurs étranges de circuler à son sujet.
Sur la Toile
Internet peut être un admirable outil au service de la culture, mais encore faut-il l’employer avec discernement. On y trouve en effet, tout et n’importe quoi, et, concernant François de Chasteuil, un certain nombre de perles.
Ainsi, selon la fantaisie des auteurs, notre ermite est fréquemment ordonné prêtre et incorporé à l’Ordre des Frères Mineurs Capucinsii. On le fait parfois séjourner, avant sa mort à Mar Lichaa, tantôt à Mar Abon, tantôt à Mar Assia.

Un site (dont, par charité, nous tairons l’adresse), dans un passage consacré au couvent de Mar Aboniii, rassemble la plupart de ces perles en un joli collier:
« … le site de Mar Aboun resta abandonné jusqu’en 1668, date à laquelle un père capucin français, le père François de Chasteuil, reçut le site pour y vivre. Cela faisait partie d’une tentative d’une partie des Maronites d’effacer toute preuve de l’existence des Jacobitesiv dans la vallée de Qadisha. Les Maronites intégrèrent même Mar Aboun, dans leur synaxaire en 1584 après JC« .
Deux remarques préliminaires:
- Le couvent de Mar Abon a-t-il été ou non occupé un temps par des monophysites? Le fait demeure sujet à débat. Cependant, quoi qu’il en soit, on voit mal ce que pourrait y changer la présence, au XVIIème siècle, d’un ermite français.
- St Jean Colobos ou « le Nain », dit « Mar Abon », patron du couvent, est mort un peu avant l’an 400, soit plus de cinquante ans avant le concile de Chalcédoine. Il pourrait difficilement être revendiqué comme un saint jacobite! En fait, il figure parmi les plus célèbres Pères du Désert et a toujours été honoré par toutes les églises orientales.
Passons à ce qui nous concerne ici:
- François de Chasteuil n’a jamais été capucin ni religieux d’aucune congrégation, mais simple laïc.
- Sa seule visite à la Qadicha avant de s’installer à Mar Lichaa, a été au couvent de Mar Touma en dessous de Hasroun. Il n’existe nulle part une quelconque mention, même d’un simple passage à Mar Abon.
- Enfin, en 1668, notre ermite provençal était décédé depuis 24 ans!
Tout ceci est le résultat de multiples confusions.

- Notre érudit François de Chasteuil, comme dit plus haut, simple laïc, mort et enterré au couvent de Mar Lichaa en 1644 après avoir vécu 12 ans en ermite à Ehden.
- La date de 1668 provient d’un passage des Annales de Stéphane Douayhi: « En 1668, quatre personnages venus de France, s’étant isolés du monde, décidèrent de servir Dieu dans les ermitages du Mt Liban. Certains d’entre eux ont choisi d’habiter au monastère de Mar Assia sur les terres de Kfarsaroun; d’autres, le monastère de Mar Aboun sur les terres de Hadath »
- Le personnage du « Père François, capucin » est tiré du récit de voyage de Jean de la Roque: « Ils nous donnèrent des guides pour nous conduire à un autre Hermitage fort célèbre dans le pays qu’on nomme Marchelitav, ou Mar Essius, (…) et en nôtre langue, l’Hermitage du Père François, du nom du Capucin Piémontois, qui dans ces derniers tems, y a passé près de trente années.
Aux Cèdres
En visitant la forêt des Cèdres, un peu en dessous de la chapelle de la Transfiguration, on peut remarquer, au bord du chemin un arbre mort dont le tronc, encore debout, est creux. Par une ouverture, on constate que des planches ont été fixées à l’intérieur, formant une sorte de plafond. Il est probable qu’un ermite y a vécu, mais on ne sait, ni son nom, ni à quelle époque.
Rassurez-vous, l’imagination de certains va combler cette lacune: il s’agirait tout simplement notre François qui y aurait passé deux ans avant de s’installer à Ehden!

Bien entendu, si Chasteuil a effectivement visité la forêt des Cèdres, aucun document ne peut laisser supposer qu’il y est resté plus d’une journée. De plus, si l’on examine de près la chronologie de son séjour au Liban, il est absolument impossible d’y insérer les deux années qu’il aurait passées dans ladite forêt à l’intérieur de ce tronc d’arbre!
Cette légende est illustrée par une magnifique statue, œuvre du sculpteur bcharriote Rudy Rahmé (le talentueux auteur des sculptures du cèdre de Lamartine). On y voit, émergeant du tronc d’un arbre creux, un homme en habit religieux, le regard penché sur un livre qu’il tient dans sa main. Le visage est visiblement inspiré d’une gravure que l’on trouve en tête de tous les livres ou articles consacrés à notre provençal. Aucun doute n’est possible sur l’identité du personnage que le sculpteur a voulu représenter.
Notes:
i Cf. Les Sites Historiques/Mar Lichaa: François de Chasteuil. Egalement De Tout Un Peu/ Des Occidentaux dans La Qadicha: François de Chasteuil.
ii On pouvait trouver cette indication jusque sur un site officiel. L’article a été retiré
iii Cf. l’article concernant ce site.
iv Jacobites: tenant de l’hérésie dite monophysite condamnée par le concile de Chalcédoine en 451. Cf. dans l’article sur Mar Assia, « Des éthiopiens dans la Qadicha »
v Jean de la Roque, fait ici, lui-même, une confusion, ce qui n’est, d’ailleurs pas rare, chez lui!
