La Qadicha pour 1000 livres libanaises

Cet article a paru dans l’Orient-Le Jour du 14 mai 2018. Il a été très légèrement modifié pour mise à jour.

Concernant la Qadicha, un certain nombre de mesures – dont certaines commencent à être mises en œuvre – ont été décidées: mise en place de points d’information pour les visiteurs, restauration de certains sites, pose de panneaux explicatifsi réhabilitation des sentiers et des terrasses etc.

Voilà qui ne peut que réjouir les amoureux de la Vallée. Que tous ceux qui y travaillent en soient remerciés.

chasseur
Un chasseur impuni

Cependant, si les coups de fusil tirés à proximité du poste de gendarmerie se font un tout petit peu plus rares, ils n’ont pas cessé pour autant et demeurent quasi-quotidiens.

Mais surtout, un problème, essentiel, demeure.

La Qadicha est, par définition, « La Sainte »: cris, musique, et toute forme d’agitation n’y ont pas leur place. Elle est un lieu de paix, de silence, de contact avec la Nature, un endroit privilégié pour la contemplation, la recherche de soi-même et de Dieu.

panneau interdiction chasser
Le panneau qui manque dans la Vallée!

C’est, du moins, ce que tous ceux qui viennent la visiter sont en droit d’y trouver.

Dans cet esprit, en 1998 la décision a été prise de réserver la route qui va de la centrale électrique au couvent de Qannoubine aux seuls résidents (soit 4 ou 5 voitures). La Direction Générale des Antiquités relève alors: « Il existe un gardien en fonction dans la Vallée de Qannoubine nommé par la ‘Communauté pour la Sauvegarde de la Vallée de la Qadisha’. Sa tâche consiste à interdire l’accès de voitures sur la piste menant de Bcharré au monastère Saydet Qannoubine. » A ce gardien, ont été adjoints depuis, une équipe complète de gardes et un poste de gendarmerie.

Texte DGA
Extrait de : « Plan de gestion de la Vallée de la Qadisha et de la Forêt des Cèdres de Dieu » par la Direction Générale des Antiquités du Ministère de la Culture. Septembre 1998

Pendant une dizaine d’années l’interdiction a été respectée. On ne sait par quelle aberration, juste avant l’été 2011, la consigne a été levée, et depuis lors, c’est par centainesii que les voitures sillonnent cette route certains dimanches d’été, au grand dam des randonneurs et pèlerins! Les gendarmes interrogés ont répondu: « Nous avons reçu consigne d’encourager le tourisme ». Ainsi, l’intérêt financier des restaurateurs, leur « droit », et celui des pique-niqueurs de polluer, notamment par des musiques bien différentes de celle que l’on s’attendrait à entendre dans une vallée dite « sainte », primerait désormais celui des randonneurs, amoureux de la nature ou chercheurs de Dieu? Ceux-ci, ayant quitté la ville pour un bain d’air pur, sont en outre condamnés à respirer poussière et fumées d’échappements.

Voitures sur la piste
Quelques voitures parmi des centaines qui parcourent parfois la Vallée Sainte

Il s’agit là – n’ayons pas peur des mots – d’un véritable viol!iii Il n’existe, à ma connaissance, aucune loi qui oblige les promeneurs à respirer de la poussière et à écouter de la musique, et par conséquent, aucune loi qui autorise les uns à imposer cela aux autres. Le silence, la paix, le contact avec la nature, sont des DROITS que les autorités ont le DEVOIR de faire respecter.

Maintes fois, ces derniers temps, la décision a été prise – et annoncée – de revenir à cette interdiction de circuler. Mais c’est toujours « pour le printemps (ou l’été) prochain »! Comment peut-on comprendre ce qui empêche la mise en œuvre à l’instant même de cette mesure?

« Et les vieillards? » objectera-t-on. « Et les personnes handicapées? »

A ceci, trois réponses:

  1. Supposons que je veuille me rendre en pèlerinage à Fatima, mais que le coût excède mes moyens financiers. Vais-je exiger des compagnies de transport un billet gratuit sous prétexte que le sanctuaire doit être accessible à tous, y compris les personnes handicapées du portefeuille ? Ou bien plutôt, j’en prendrai mon parti et me contenterai d’aller prier la Vierge à Harissa ou à Béchouetiv.
  2. Un soir d’automne, quittant le couvent de Qannoubine au moment de la fermeture de la grille, je vois arriver un homme d’une trentaine d’années. Déçu de ne pas pouvoir entrer, il me dit qu’il va continuer son chemin vers Hawqa. Comme je lui fais remarquer que la nuit va bientôt tomber. il me répond: « Tu as raison. Je vais encore marcher un peu dans cette direction, puis je ferai demi-tour pour rejoindre ma voiture, près de la centrale électrique ». Petite précision: il se déplaçait à l’aide de deux béquilles!
  3. Enfin, si l’on tient absolument à permettre à tous l’accès à Qannoubine, je ne suis pas opposé à l’utilisation de moyens de transport publics. Cinq navettes d’une dizaine de places, soit une cinquantaine de personnes par heure, représentent un moindre mal en regard de cent voitures privées.

On me dit qu’il faut attendre le pavage de la route et la mise en service de navettes fonctionnant à l’énergie solaire.! Un test d’une longueur de 50m a demandé trois semaines de travaux. 5km nécessiteront donc 300 semaines! Chiffre qu’il faut en fait doubler, car il n’est possible de travailler, ni en hiver (intempéries), ni en été (afflux de visiteurs). Quant aux fameuses « navettes à énergie solaire », leurs plans, autant que je sache, ne sont pas encore sortis des bureaux d’étude! Autant dire que nos petits-enfants ont peut-être une chance de voir le calme revenir dans la Qadicha!

pavés
Test de pavage

Mais pourquoi attendre? Il existe déjà des vansv qui, tant bien que mal, acheminent les visiteurs qui n’ont pas les moyens physiques, ou le temps, ou surtout le couragevi, d’effectuer le trajet à pied. Même si leur légalité est sujette à caution, qu’on les tolère encore un peu!

Limiter l’invasion de la Vallée Sainte, y préserver le silence et le contact avec la Nature en interdisant toute musiquevii, aussi bien du fait des restaurants que de celui des pique-niqueurs, ce résultat peut être obtenu très facilement. Aucune réflexion, aucun effort ne sont nécessaires: il suffit de faire appliquer les décisions déjà prises, et pour cela, un simple coup de téléphone aux gendarmes suffit.

Une minute et moins de 1000 livres libanaises pour sauver la Vallée Sainte: qui dit mieux?

Notes

i On peut espérer que ce sera l’occasion de faire disparaître ceux qui ont été placés il y a quelques années et qui sont truffés d’erreurs (Le P. Dario espagnol, le village « Vallée de Qannoubine » peuplé, une résidence patriarcale bâtie au IVème siècle…).

ii Je n’exagère pas: je les ai comptées!

iii Le mot est évidemment à prendre ici dans son sens originel « action de contraindre par la force une personne à faire, ou à subir, un acte quélle refuse ».

iv Selon le même raisonnement, ne devrait-on pas installer un téléphérique pour permettre à tous l’accès au couvent de Hamatoura? Gageons que certains y ont déjà songé!

v Appelés – on comprend vite pourquoi – « tok-tok »

vi Ces derniers feraient d’ailleurs aussi bien de choisir un autre lieu pour leur promenade dominicale, car de toutes façons, ils n’auront rien retiré de leur visite.

vii Il ne s’agit pas de demander de bien vouloir baisser le niveau, mais bien d’interdire totalement. Aucune musique ne doit être entendue des marcheurs. Dans ce lieu saint, seuls devraient s’entendre le murmure de la rivière et du vent dans les pins, les cantiques des pèlerins et ceux des oiseaux.