Mar Assia

Itinéraire

Qadicha Mar Assia
Figure 1: Mar Assia. Un nid d’aigle

De la vallée

Du fond de la vallée, Mar Assia semble un nid d’aigle inaccessible (Fig. 1). De fait, le chemin qui y menait était encore, il y a peu, assez difficile. Il fallait patauger dans la boue ou l’eau, braver ronces et orties, et le franchissement de certains passages relevait presque de l’escalade. En octobre 2021, il a été réaménagé et sécurisé.

La route qui court au fond de la vallée reliant la centrale électrique de Mar Lichaa à Qannoubine franchit deux ponts au-dessous de Hadchit. Un peu après le deuxième, à gauche, une route descend vers la rivière jusqu’à un barrage. De là part le sentier qui, en une petite demi-heure conduit à un petit plateau au pied d’une falaise[1].

De Hasroun

En venant de Bcharré, vers la fin de Hasroun, prendre à droite, la route qui mène au Valley View Hotel. La poursuivre au-delà jusqu’à un groupe d’immeubles en construction. De là part le chemin nouvellement réaménagé. En une demi-heure, il mène à Mar Assia. En réalité, vous mettrez plus de temps car il vous sera impossible de ne pas vous arrêter pour contempler de magnifiques paysages!

Description

Voyons ce que nous en dit La Roque qui visita les lieux en 1689.

Text Box: Figure 2: Mar Assia. La chapelle enterrée« Ils nous donnèrent des guides pour nous conduire à un autre Hermitage fort célèbre dans le pays qu’on nomme Marchelita, ou Mar Essius, du nom de deux solitaires qu’on dit y être morts de la main des Infidèles, et en nôtre langue, l’Hermitage du Père François, du nom du Capucin Piémontois, qui dans ces derniers tems, y a passé près de trente années. (…) le lieu nous parut si élevé et si scabreux que nous pensâmes perdre là l’envie d’y monter: cependant, après avoir passé la rivière sur des troncs d’arbres et sur des branches mal assurées, nous trouvâmes un petit sentier extrêmement rude et glissant qui nous y conduisit.


L’Hermitage consiste principalement en un grand et affreux[2] rocher, qui a deux larges ouvertures; le plus considérable est à son pied, & pourrait servir de retraite à vingt personnes, sans son humidité causée par une belle fontaine, qui sort au pied du rocher. (…) L’ouverture de ce rocher est élevée au dessus de la première de plus de quatre toises, & ne paroît rien davantage qu’une des Grottes ordinaires. Mais ce qui rend celle-là fort singulière, c’est qu’il n’y a point de chemin pour y conduire, & qu’on ne sçaurait y arriver que par le moyen d’une très haute échelle que ce dernier Solitaire avoit faite exprès[3].

Nous trouvâmes que cette Grotte contient sept ou huit chambres, formées & divisées par la nature dans le rocher même, toutes de plein-pied, & à hauteur d’homme; il n’y a gueres que la première qui reçoive le jour, & c’est-là où l’on voit encore le petit autel avec ses ornemens, sur lequel le Père François disoit la messe seul, car on dit qu’il avait fait un voyage à Rome pour faire approuver sa manière de vivre & pour obtenir du pape Alexandre VII, les permissions nécessaires. Ce solitaire se tenait ordinairement dans la Grotte supérieure, par la crainte où l’on est des bêtes feroces dans ces quartiers-là.

Etant descendus de cette caverne, nous visitâmes trois chambres basses bâties sur une même ligne au devant du rocher, en l’une desquelles est la Chapelle de l’Hermitage »

Laissons de côté la question du nom du monastère sur laquelle nous reviendrons plus loin et comparons cette description avec ce que nous pouvons voir aujourd’hui de nos propres yeux.

L’ouverture qui  « pourrait servir de retraite à vingt personnes » est la grotte que l’on voit au fond et la  » belle fontaine, qui sort au pied du rocher ». Elle est maintenant prise dans un canal en béton. Son eau (Bien que certains le fassent, il est déconseillé d’en boire) alimente les maisons de la vallée et le couvent de Qannoubine en eau non potable et sert à l’arrosage des jardins.

 Les « trois chambres basses bâties sur une même ligne au devant du rocher, en l’une desquelles est la Chapelle de l’Hermitage » ne sont en réalité que deux. Il s’agit des deux nefs de l’église, laquelle était à moitié ensevelie par un éboulement de la falaise qui la surplombe (Fig. 2). Elle est maintenant complètement dégagée. La première, porte quelques restes de peinture dont la représentation naïve de deux cavaliers4 (Fig. 3), et une inscription récemment découverte (Fig. 4). La nef de droite est mieux conservée et on y trouve, peinte sur le mur, une croix recroisettée (Fig. 5)  flanquée des symboles grecs  IC  XC (Initiales de Jésus Christ), et surtout, une inscription en guèze[4] (Fig. 6). Nous avons ainsi la certitude absolue que ce couvent a été occupé par des éthiopiens.

Les « sept ou huit chambres », sont seulement cinq, effectivement « formées & divisées par la nature dans le rocher même« , mais pas  » toutes de plein-pied » ! Les seuls vestiges qui y ont été découverts sont des tessons de poterie.

Du Père François, nous ne savons ni sa date de naissance, ni sa mort: rien d’autre que ce que nous en dit La Roque, à savoir qu’il a vécu là une trentaine d’années, « dans ces derniers tems »[5]. Qu’il disait la messe seul, par dispense papale. Qu’il vivait de son jardin, et se rendait de temps en temps au village voisin (Hasroun), et recevait parfois visite et subsistance des moines de Qannoubine.

Des éthiopiens dans la Qadicha: Un peu de théologie et d’histoire.

Au cours des premiers siècles, de grandes querelles concernant le Christ déchirèrent l’Eglise. Les problèmes naissaient bien souvent de l’ambigüité de certains termes qui n’avaient pas encore été clairement définis[6]. A cela s’ajoutaient souvent des querelles personnelles ou politiques (rivalité entre les patriarches d’Alexandrie et de Constantinople, ou interventions intempestives des empereurs). Au fur et à mesure, les conciles se réunissaient pour clore les débats en définissant les dogmes. Mais tous n’acceptaient pas leurs décisions. C’est ainsi qu’en 451, un concile réuni à Chalcédoine définit que le Christ possède totalement les deux natures, humaine et divine « sans confusion ni changement, sans division ni séparation ». LesEglises de Constantinople et de Jérusalem l’acceptèrent[7]. Celle d’Alexandrie le refusa. Quant à celle d’Antioche, elle se divisa: tous les chrétiens de rite syriaque le rejetèrent, à l’exception de ceux de la « Beit Maroun ». On appelait ainsi l’ensemble constitué par les moines du couvent de St Maroun et tous ceux qui s’y rattachaient spirituellement. Deir Mar Maroun deviendra ainsi le phare de l’attachement au concile de Chalcédoine. C’est cette même « Beit Maroun » qui, en 685, choisissant pour patriarche d’Antioche Jean Maroun, se séparera définitivement de Constantinople, créant ainsi l’Eglise maronite.

Les syriaques non-chalcédoniens, dits « monophysites » se rassembleront au début du VIème siècle sous la houlette de Yaqoub Baradaï[8], et seront appelés pour cette raison  » jacobites »

Les éthiopiens, dépendant du patriarcat d’Alexandrie se retrouvaient ainsi, théologiquement parlant, du même côté de Chalcédoine que les jacobites. Il y eut beaucoup d’échanges entre eux. Peut-être pour soutenir leurs frères, un certain nombre vint au Liban et en Syrie.[9]

Le patriarche  Stéphane Douayhi, dans ses Annales, écrit: « En 1470, Le prêtre Hanna, le moine Eliya et leur frère, le diacre Gergès, tous trois fils de al-Haj Hassan, le moine Yaqoub et ses compagnons éthiopiens constituèrent une communauté monastique dans le monastère Mar Yaqoub à Ehden, qui des lors prit le nom de monastère des Ethiopiens. »

Ils ne devaient guère y demeurer longtemps puisqu’en 1488, sous la pression des maronites, ils durent l’évacuer.  Toujours selon Douayhi:  » Ils quittèrent pour la vallée de Hadchit sous la protection du diacre Gergès Ibn al-Haj Hassan, et ils habitèrent le monastère de Mar Gergès,[10] surnommé le monastère des Ethiopiens »

On ignore si l’installation d’éthiopiens à Mar Assia date de cette époque ou si elle l’a précédée[11] .

Mar Assia et Mar Challita.

Quoiqu’en dise La Roque (« Marchelita, ou Mar Essius, (…) deux solitaires qu’on dit y être morts de la main des Infidèles » ), ni l’un ni l’autre des deux saints n’a jamais posé ses pieds sur la montagne libanaise[12].

Mar Challita, également appelé Artémios, dont le culte est encore très populaire (pour une raison inconnue, il est invoqué pour les maladies des animaux), était un gouverneur militaire d’Egypte (et non roi comme indiqué dans la note qui précède). Il serait mort martyr en 362. Plusieurs églises et couvents au Liban lui sont dédiés, dont un autre dans la Qadicha, presque en face de celui-ci, en dessous de Hadchit.

Mar Assia, de son vrai nom, Pantalémon, né de mère chrétienne, mais de père païen. Il devint médecin, et ayant fait connaissance d’un prêtre, fut par lui converti au christianisme et baptisé. Il soignait gratuitement les pauvres, ce qui lui attira la jalousie de ses collègues qui le dénoncèrent aux autorités. Il mourut martyr en 303. Le nom Assia, sous lequel il est connu vient du syriaque « Ossyo » qui veut dire « médecin ». Son culte est encore populaire dans la région, et lorsque la médecine officielle a échoué à guérir un enfant, il n’est pas rare que les parents décident, en dernier recours « d’aller voir le Médecin ». Ils n’hésitent pas alors à gravir le raide sentier pour aller allumer une bougie dans la chapelle ruinée, voire à faire monter leur enfant et le plonger dans le bassin situé à une dizaine de mètres de la source.


[1] Au départ du sentier, nous attend un panneau explicatif. Il mentionne une inscription en guèze, et une autre en grec – ce qui est parfaitement exact. Mais on ne sait pourquoi, dans la traduction française, on passe du grec au latin!

[2] Le mot « affreux » est à prendre dans son sens étymologique: « qui cause frayeur ».

[3] Le P. Roger nous dit de même: « Les uns (couvents) sont comme suspendus, spécialement celui qu’on appelle Mar Challita, où saint Alexis a demeuré sept ans; l’abord duquel est extrêmement difficile; pour y entrer mesme il faut monter avec une échelle de vingt-cinq pieds de hauteur ». Notre franciscain était en dessous de la vérité: la hauteur réelle est de 12m! Quant à l’allusion à St Alexis, elle relève, bien sûr, de la légende.

[4] Elle a été partiellement reconstituée. Il s’agit d’une prière.

[5] Un petit problème de dates se pose. Nous savons qu’en 1668, le couvent est abandonné puisqu’il est proposé aux français. Il faudrait donc que le séjour du P. François se soit déroulé avant. Il serait étonnant, dans ce cas que La Roque ne mentionne pas les derniers occupants. Il faudrait que leur passage ait été tellement bref qu’il ne vaille pas la peine de le mentionner. Une autre hypothèse serait que le P. François ait été un des quatre « personnages venus de France » (le mot « France »ayant ici un sens générique et mis  pour « Occident »). Le séjour du capucin, entre 1668 et 1689 (date de la visite de La Roque), n’aurait été alors que d’une vingtaine d’années et non une trentaine, mais La Roque est familier de ce genre d’approximations.

[6] Prenons un exemple, celui du mot « même ». Son sens diffère dans les expressions: « Je partage avec mon frère une même chambre » et « J’ai les mêmes yeux que mon frère ». Dans le premier cas, « même » signifie « unique » et dans le second, « identique ». Par conséquent, si l’on dit, par ex. que le Fils est de même nature que le Père, veut-on signifier qu’il partage avec le Père une unique nature ou bien qu’il est de nature identique?

[7] Mais certaines communautés, comme les arméniens par ex. le refusèrent.

[8] Yaqoub Baradaï  (+578) Consacré évêque en 542-543 par Théodose, patriarche d’Alexandrie, à la demande du souverain des arabes Ghassanides et de l’impératrice Théodora (Théodose avait été déposé en 537, mais résidait à Constantinople sous la protection de Théodora). Déguisé en mendiant, il parcourait tout l’Orient ordonnant prêtres et évêques, créant ainsi l’Église syriaque jacobite

[9] En sens inverse, les jacobites fondèrent parmi les coptes, en Egypte, dans le désert de Scété, « Deir es Sourian ».

[10] L’attribution à des éthiopiens des fresques géométriques de Mar Gergès fait débat. Selon certains, Stéphane Douayhi aurait confondu Mar Gergès avec Mar Yohanna, également en-dessous de Hadchit, et dont les peintures naïves sont incontestablement éthiopiennes. Cette thèse, que l’on pourrait appeler « minimaliste » s’oppose à une autre « maximaliste » qui ferait de tout l’ensemble des couvents et ermitages situés sous Hadchit – de Mar Challita à Mart Chmouna en passant par Mar Antonios et Deir es Salib – un grand foyer éthiopien. Les documents manquent qui permettraient de trancher.

[11] On sait seulement que, parmi ceux qui participèrent à la proclamation de foi de Tripoli devant le légat pontifical, vers 1212, figurait un évêque Joseph du couvent de Mar Assia. Les éthiopiens n’y étaient donc pas encore.

[12] Douayhi mentionne aussi par erreur (mais dans une note restée à l’état de brouillon) « la grotte de Mar Assia où fut ermite Mar Challita, roi d’Egypte ».