
Par son rôle historique, Saydet Qannoubine est le site le plus important de la Vallée. C’est là que, pour la première fois, au Liban, des ermites s’organisèrent en communauté, créant le premier monastère. C’est aussi et surtout, là que résidèrent durant quatre siècles, les patriarches. On verra l’importance considérable de cette période dans l’histoire de l’Eglise maronite.
Itinéraires
Il en existe un grand nombre, et on pourrait dire que, dans la Vallée Sainte, « tous les chemins mènent à Qannoubine. » Nous n’en citerons ici que deux, les autres seront mentionnés dans la rubrique « itinéraires »
En voiture. Il est malheureusement possible de venir presque jusqu’à la porte du couvent en voiture. La route qui descend dans la Vallée près du nouveau couvent de Mar Lichaa est asphaltée jusqu’au poste de gendarmerie et la centrale électrique. De là elle continue, avec à droite, un embranchement pour l’ancien couvent de Mar Lichaa. Peu après, elle se transforme en une piste empierrée déconseillée aux véhicules ayant une faible garde au sol. Garer la voiture un peu avant le restaurant Abou Joseph. Il ne reste plus qu’un quart d’heure de marche.

De Blawza. Vers la fin de Blawza et sur la gauche en se dirigeant de Bcharré vers Ehden, un petit panneau indique « Kadisha Valley ». La route, après quelques lacets, se termine auprès d’un petit groupe de maisons. Il faut y laisser la voiture et emprunter un sentier qui prend, le plus souvent, la forme d’un escalier. Au cours de la descente, on peut jouir d’une vue magnifique sur la Vallée. Le chemin nous mène en une petite demi-heure à Ste Marina, puis Qannoubine.
Histoire
Origine

Qannoubine est le plus ancien monastère de la Vallée, et probablement du Liban. Le patriarche Stéphane Douaihy rapporte une tradition selon laquelle, le couvent aurait été fondé en 375 par l’empereur Théodose. Mais, à cette date, celui-ci n’était ni empereur, ni chrétien (il ne montera sur le trône qu’en 379 et ne sera baptisé qu’un an plus tard). IL est probable qu’il s’agit d’une confusion avec un autre Théodose, moine de Palestine qui vivait, lui, entre les Vème et VIème siècles. Il y était responsable de toutes les communautés monastiques – d’où son surnom de « Cénobiarque » – pendant que son ami Seba était, lui, responsable des ermites.
L’empereur Anastase ayant voulu imposer la doctrine monophysite[1], il s’y opposa et fut condamné à l’exil. Il se réfugia au couvent de St Siméon le Stylite près d’Alep jusqu’à la mort de l’empereur en 518. Passant par la Qadicha il aurait organisé – c’était sa spécialité – la vie communautaire pour un groupe d’ermites. Il est important de noter que personne n’a fondé et encore moins bâti ici un couvent à cette époque. Les moines ont continué à vivre dans leurs grottes exactement comme avant. Ce qui faisait un monastère, ce n’était pas un bâtiment – il se réduisait à un ensemble de grottes – mais le fait de partager le travail, la prière, les repas, et l’obéissance à une même règle et à un même supérieur. Les constructions ne sont venues que plus tard. Il en a d’ailleurs probablement été de même pour tous les couvents de la Vallée.
Selon une tradition, en 1389, le Sultan mamelouk Barquq, chassé de son trône y aurait trouvé refuge durant un an. Sachant comment les mamelouks ont traité les chrétiens, il s’agirait là, de la part des moines, d’un magnifique exemple de charité évangélique! Toutefois, les historiens pensent qu’il aurait en réalité passé cette année-là enfermé dans la forteresse d’Al Karak, dans l’actuelle Jordanie.
Les patriarches à Qannoubine
En 1440, un concile se tint à Florence et le patriarche, Yohanna al Jagi, qui résidait à Mayfouq y envoya un émissaire, le Fra Juan, supérieur des franciscains de Beyrouth. Le naïb de Tripoli qui avait d’abord donné son accord, changea d’avis, et voulut s’emparer du Fra Juan à son retour, prétendant qu’il était allé en Occident pour prêcher une croisade. Celui-ci s’étant échappé, le naïb devint furieux, et envoya ses hommes à Mayfouq pour s’emparer du patriarche qu’il voulait faire exécuter en public à Tripoli. Ils mirent le feu au couvent et massacrèrent les moines qu’ils y trouvaient, mais Yohanna al Jagi réussit à s’enfuir avec quelques moines et se réfugia à Qannoubine. Le couvent devint la résidence officielle des patriarches maronites jusqu’en 1823. Même si, en fait, les derniers patriarches n’y ont guère demeuré.
Après les mamelouks, vinrent les ottomans, et pour eux, la seule chose qui comptait, c’était l’argent. La tâche de récolter les impôts était confiée, pour la région, aux émirs du clan chiite des Hamadé, lesquels étaient de véritables pirates. Bien sûr, ils prenaient leur part au passage, et lorsque des paysans ne pouvaient pas payer, ils enlevaient les jeunes gens pour les vendre comme esclaves après avoir massacré les parents.
Dans une lettre adressée au roi de France, Louis XIV, Douayhi se plaint de ce que « l’argent qu’il (le couvent de Qannoubine) devait auparavant au pacha de Tripoli se comptait à 200 piastres alors que sitôt que nous avons accédé à la dignité patriarcale, il a atteint les 400 piastres et ne cesse de grimper injustement d’année en année. De même, le pays où nous sommes était grevé de 4000 piastres, puis de 7000 et cela grimpe sans cesse de manière arbitraire »
Dans un autre message au roi de France, il lance ce poignant appel au secours: « Ils ont emprisonné les hommes et les enfants et accroché les femmes aux arbres par leurs seins comme nous avons vu de nos propres yeux. Ceci nous a fendu le cœur, (…) tous les lieux et les villages de Jebbé sont entièrement dévastés et leurs habitants dispersés dans de lointaines contrées(…). De plus, ils (…) ont aussi porté atteinte à notre personne et à nos évêques et nous ont avili comme nos ouailles à tel point que nous avons dû maintes fois nous habiller à la façon des laïcs et fuir. Nous avons vécu dans les vallées et les grottes, dans les rocs et les montagnes, sous les intempéries, malgré la vieillesse[2], pour échapper à leurs mains criminelles. Nous sommes déjà fatigué de tout ceci au point d’abandonner notre Siège et de quitter vers des localités étrangères. »[3]
Cette période a beaucoup marqué l’Eglise maronite. Les persécutions ont créé un lien extrêmement fort entre les fidèles, les moines et la hiérarchie. Tous étaient logés à la même enseigne et subissaient les mêmes contraintes. Si le berceau de l’Église maronite est en Syrie, son cœur est à Qannoubine. C’est ici que les épreuves l’ont forgée.
Plus tard, le centre de gravité de l’Eglise maronite s’étant déplacé vers le Kesrwan, les patriarches quittèrent Qannoubine. En 1823, la résidence patriarcale fut établie à Bkerké, et les moines quittèrent le couvent.
Pendant quelques décennies, on continua à y célébrer la fête de l’Assomption le 15 août, mais comme cela donnait lieu à des désordres, elle finit par être interdite. Les bâtiments furent, un temps utilisés comme école pour ls enfants du hameau, mais les familles ayant émigré en Australie, les lieux finirent par être complètement abandonnés. Avant que le Père Moubarak n’y commence les travaux de restauration, on pouvait y voir les bergers s’installer avec leurs troupeaux dans l’église patriarcale! Enfin, actuellement, une petite communauté de sœurs antonines y assure la prière quotidienne et l’accueil des pèlerins et retraitants.
Description

Passée la grille, un escalier de quelques marches nous conduit à une petite cour qui s’étend à droite jusqu’à une grotte faisant autrefois partie du couvent. En face, deux salles voûtées. Celle de droite peut servir de chapelle, mais aussi de salle de conférence ou de dortoir. Le fond est orné d’un relief dû au sculpteur bcharriote, Rudy Rahmé, et représentant le visage de sainte Marina d’après le tableau de Saliba Douaihy. Celle de gauche a été aménagée en hommage aux 24 patriarches ayant vécu à Qannoubine de 1440 à 1823. Au fond, un écran nous propose un montage vidéo sur Qannoubine. A gauche, une ouverture a été pratiquée lors de la restauration du couvent, Elle donne sur une crypte étroite qui court sous toute la longueur de l’église. A maintes reprises, elle a servi de cachette aux patriarches durant l’époque ottomane. On y pénétrait alors par une trappe située à l’autre extrémité. Un faux pilier porte un élément de fresque du XIème ou XIIème siècle représentant un visage, probablement celui d’un ange.


En sortant, un escalier à droite, mène à une cour rectangulaire. En face, le logement des sœurs antonines. A gauche, la salle des hôtes, et à droite, l’église, à laquelle a été accolé au XVIIème siècle un petit bâtiment servant de logement au patriarche.
Juste avant d’entrer dans l’église, à gauche, une petite pièce abrite une châsse où repose le corps momifié naturellement du patriarche Youssef et-Tyan qui mourut à Qannoubine en 1820. Un escalier extérieur mène à un ensemble de trois pièces: salon, bureau et chambre. A noter que deux des fenêtres de l’église n’ont pas été murées de façon à ce que le patriarche puisse avoir une vue sur l’église, comme c’était le cas à Mayfouq.
L’extrême simplicité de ce « palais patriarcal » fait ressentir l’esprit de l’église maronite à l’époque où les prélats avaient, selon l’expression devenue proverbiale, « des crosses de bois, mais des cœurs d’or ».

L’église (Cf. article détaillé)
Assez grande (env. 20m de large pour un peu plus du double de longueur), sa construction est estimée remonter au XIème ou XIIème siècle.
Ce que l’on voit en premier en entrant est une grande peinture murale représentant le couronnement de la vierge. Comme la déisis qui orne le chœur, elle a été commandée par le patriarche Stéphane Douayhi. (1670-1704) et exécutée par un prêtre chypriote du nom de Boutros que celui-ci a fait venir exprès de son île. Elles ont été restaurées en 2018 par l’Association pour la restauration et l’étude des fresques médiévales du Liban (AREFML).

L’autel et le dallage datent des travaux de réfection entrepris à l’initiative du P. Moubarak dans les années 90. A cette occasion, on a découvert dans le sol, le corps d’un patriarche inconnu, enterré assis. Pour permettre des analyses ultérieures, on a réservé dans le dallage une trappe que l’on peut voir dans le fond de l’église, cerclée de cuivre.
Dans le fond, une porte donne dur un espace où subsiste la partie la plus ancienne su couvent: quelques murs que l’on estime dater du IVème siècle. C’est là également que se trouve la trappe qui donne accès à la crypte.
[1] « Monophysisme »: doctrine propagée par Eutychès, selon laquelle le Christ ne possédait que la nature divine, sa nature humaine s’étant fondue dans la divine « comme une goutte d’eau qu’on jetterait dans la mer ». Elle fut condamnée en 451 par le concile de Chalcédoine. Cf. l’article Mar Assia, le paragraphe: « Des éthiopiens dans la Qadicha »
[2] Il avait, à l’époque, 70 ans. Il mourra quatre ans plus tard.
[3] Comme toujours, l’affaire se terminait par le versement d’une somme au pacha de Tripoli par le vice-consul de France … pour recommencer quelques mois plus tard!
