Saydet Hawqa

« Celui (le couvent) où sont nos Religieux, auquel j’ay demeuré un an, qu’on appelle Seide Miriam men Hoca, est si affreux, que les plus hardis tremblent quand ils s’en approchent: Car apres avoir dévalé quatre cent marches[1], la pluspart taillées dans le roc, il faut passer par dessus un arbre, que la nature, ou pour mieux dire Dieu, a fait naître dans le rocher, pour en faciliter l’entrée & le passage. Et pour aller prendre de l’eau au torrent qui est au dessous, il faut encore dévaler autres quatre cent marches. » (Eugène Roger: « La Terre Sainte ou Terre de Promission » 1664)

Fig 1: Vue de la Vallée durant la descente

Itinéraire

On peut y accéder par deux chemins, selon que l’on vient du village ou de Qannoubine.

Du village. Sur la route Bcharré-Ehden, à la frontière entre les villages de Blaouza et de Bane, dans un virage en épingle à cheveux, une route indiquée par un panneau bien visible (placé du côté intérieur du virage), descend en lacets vers le village de Hawqa. Si on la suit jusqu’en bas, elle nous mène au couvent Mar Antonios Qozhaya, mais nous nous arrêterons à l’église du village. De là une route part vers la gauche. Après environ deux cents mètres, un panneau nous invite – fort  judicieusement – à respecter les lieux. Là commence le fameux escalier qui effraya tant le Père Roger[2]. S’il faisait encore peur il y a une vingtaine d’années, il a maintenant été bien aménagé et sécurisé. Pour le rendre moins raide, on a fait faire au trajet quelques détours. Il a été élargi par endroits et des murets de soutènement et une rambarde ont été installés. Ces modifications n’ont pas changé le spectacle qui s’offre à nos yeux durant la descente et qui est à couper le souffle! (Fig.1)

Fig. 2: Vue de la Vallée

En une dizaine de minutes, on arrive à un petit plateau au centre duquel se dresse un majestueux olivier. De ce promontoire la vue embrasse la majeure partie de la vallée (Fig. 2).

Encore dix minutes par un escalier, plus raide désormais, et on arrive devant la porte du couvent.

De Qannoubine. A la chapelle Ste Marina, il faut prendre le sentier qui la longe par devant (et non celui qui, à droite, monte vers Blaouza), et ensuite continuer tout droit.

Le trajet est peu fatigant, presque horizontal dans sa première partie. Au bout de quinze minutes, il faut monter un escalier assez raide, mais court. La falaise que l’on peut observer à droite est creusée de grottes dont l’ensemble avait, au Moyen Age été transformé en forteresse nommée Aassi Hawqa (Fig. 3), et dont nous reparlerons. Au pied, on voit les ruines d’une construction en pierres grossières: il s’agit des restes de la chapelle Mar Touma, probablement construite sur les ruines de la tour édifiée par les mamelouks en 1283 pour assiéger la forteresse en question.

Fig. 3: Assi Hawqa. A gauche, les reste de la chapelle Mar Touma

Chemin faisant, on rencontre quelques panneaux posés durant l’été 2013: il est préférable de les ignorer. Plutôt que pour renseigner le passant, ils semblent plutôt avoir été placés pour l’induire en erreur tellement ils en fourmillent![3]

On passe sur une petite corniche surplombant en partie la vallée et d’où la vue est magnifique (les personnes sujettes au vertige feront mieux de tourner leur regard vers la paroi!). Un peu plus loin, on marche sur un rocher en pente dans lequel ont été pratiquées des entailles horizontales à peine de la largeur d’un pied. Ce passage était assez dangereux par temps humide quand la roche était glissante. On a placé maintenant une rambarde qui, aussi légère soit-elle, offre toute sécurité[4]. Cinq minutes plus tard, on arrive au couvent. Le trajet complet aura pris une petite demi-heure.

Description

Fig. 4: L »entrée

Une petite porte en arc brisé s’ouvre sur un escalier à ciel ouvert qui longe la chambre de l’ermite (Fig. 4). Quelques marches plus haut, on est devant l’église du couvent. Elle ne comporte qu’une seule nef et une seule abside (Fig. 5), mais celle-ci, étant moins large que la nef, il reste de part et d’autre un mur qui pouvait porter autrefois un petit autel secondaire. A gauche, l’église, construite à l’intérieur de la grotte, laisse un espace vide dans lequel on a aménagé une chapelle supplémentaire à l’usage des pèlerins.

Fig. 5 La chapelle

En se retournant, dos à l’église, on a à droite une aile abritant l’espace de vie de l’ermite. A gauche, en existait une semblable dont il ne reste que quelques murs: à sa place sont plantés des arbustes et plantes d’agrément. Le tout est fermé par un muret d’où l’on peut admirer la vallée. Avec sa minuscule cour intérieure, le paysage magnifique, les fleurs et le micocoulier, l’ensemble dégage une paix incommensurable, un véritable coin de paradis! On peine à imaginer la terrible violence dont la région fut le théâtre voici sept siècles.

Histoire

Saydet Hawqa est un des rares couvents de la Vallée dont on connaisse l’origine. Elle nous est racontée par le vénérable patriarche Douayhi. Ecoutons-le:

« Dans l’année 1283 des Chrétiens et 1594 des Grecs[5], se jetèrent les armées de l’Islam à la conquête de la Jobbat de Bcharray[6], et montèrent dans le Wadi Hiruna jusqu’au pays de Ehden, comme il est écrit dans le bréviaire qui est dans le monastère de Mar Abun « .

Après une résistance de quarante jours, Ehden tomba en juin à cause d’une trahison.  

 » Et après, ils se transférèrent à Bqufa et la prirent dans le mois de juillet et saisirent ses notables et les brûlèrent tous dans leurs maisons, et après qu’ils l’eurent pillée et qu’ils eurent outragé ses habitants, ils la rasèrent au sol ».

« Et on dit que la citadelle qui était à Hawqa[7], était incapable, l’armée, de la prendre, mais leur indiqua, Ibn al Sabha de Kfarsghab, de conduire l’eau de la source de Bcharray, et de la diriger sur elle, et s’emparèrent d’elle par la force de l’eau et la rasèrent au sol[8]. Et, à cause de cela, permirent à Ibn al-Sabha de s’habiller avec un turban blanc et de tenir les serfs à son service, et il fut très puissant. Ensuite, il se repentit du mal qu’il avait fait, et se convertit et bâtit le monastère de Hawqa, dans le voisinage de la citadelle, pour l’habitation des moines »[9].



En 1624, le couvent  accueille la première école de théologie dirigée par des capucins (ceux que E. Roger appelle: «  nos Religieux »). Malheureusement, pas pour très longtemps. En 1631, Fakhreddine est poursuivi par les ottomans et, deux ans plus tard, exécuté à Constantinople. Privée de son soutien,  l’école doit fermer.

C’est durant cette période que le P. Roger y passa une année. Nous savons qu’il quitta le Liban, en 1633 avant l’arrestation de Fakhreddine[10].

Abandonné et repeuplé à plusieurs reprise, le couvent Saydet Hawqa a repris, depuis 1999, une nouvelle vie, avec l’arrivée de Colombie du P. Dario Escobar.

Un ermite venu de Colombie

Issu d’une famille fortunée, contrairement au jeune homme riche de l’évangile (Lc 18: 18-23), Dario a tout abandonné en deux temps. D’abord en devenant  prêtre, puis en quittant, même son pays, pour venir au Liban. Les conditions pour devenir ermite étant: avoir plus de 40 ans, avoir fait profession depuis 10 ans et être un moine exemplaire, il lui fallut d’abord devenir moine maronite. Une fois ces conditions remplies et l’autorisation accordée (car la première vertu d’un moine, qu’il soit ermite ou cénobite, est l’obéissance), il put s’installer au couvent de Hawqa, voici une quinzaine d’années.

Ermite atypique, il accepte souvent (avec tout de même certaines limites) de rencontrer les visiteurs et échanger avec eux (Fig. 6). Certains s’en scandalisent, oubliant qu’il existe plusieurs formes de vie érémitique. Saint Maroun lui-même n’était-il pas en relation avec ses contemporains, les conseillant et les édifiant, tant par ses paroles que par son mode de vie?[11]

De nombreux articles ont été écrits sur lui, et il est inutile d’en rajouter ici. Contentons-nous de remarquer – et tous ceux qui l’ont rencontré en conviendront – qu’il témoigne vraiment de la joie qui est au cœur de la religion chrétienne, illustration parfaite de l’adage: « Un saint triste est un triste saint »!

Fig. 6L Le père Dario s’entretenant avec un gtoupe de jeunes

Depuis mai 2020, le couvent est malheureusement fermé. Le Père Dario a saisi l’occasion du corona pour décider de ne plus recevoir personne. Il est vrai qu’en été, l’ermitage était souvent envahi de visiteurs peu respectueux du silence nécessaire à sa méditation.

De plus, le couvent est désormais vide. L’ermite colombien âgé de 87 ans nécessite des soins et, il y a quelques années, lorsqu’il a dû être hospitalisé, c’est à dos de mulet qu’on a dûu le transporter jusqu’à l’ambulance qui l’attendait en bas de Qannoubine. Pour éviter un scenario semblable, il a maintenant été transféré à l’ermitage Mar Boula, accessible en voiture.


[1] Le nom « Hawqa » viendrait d’un mot araméen signifiant « escalier ».

[2] Les « quatre cent marches » sont largement sous-estimées (il est vrai que le chemin actuel effectue quelques détours). J’en ai, pour ma part, compté 674!

[3] Comme tout le monde le sait – sauf le rédacteur de la notice – le P. Dario est de nationalité colombienne, et non espagnole. Par ailleurs, il est – grâce à Dieu! – toujours en vie, contrairement à ce que laisserait supposer le texte anglais. Le mot « Qozhaya » qui signifie « Trésor de vie » provient du syriaque et non du grec, comme on voudrait nous le faire croire. Sur d’autres itinéraires, on trouve également une multitude d’erreurs, certaines bien pires! On a du mal à comprendre pourquoi la rédaction de ces panneaux n’a pas été confiée à une personne connaissant un tant soit peu la Vallée et son histoire. Il n’en manque pourtant pas à Bcharré et dans les environs.

[4] Elle garde, sous la forme d’un V inversé, la trace d’un éboulement de rochers survenu il y a une dizaine d’années.

[5] « Année des grecs » ou « Année d’Alexandre »: il était courant, dans la région, de dater les événements de l’ère séleucide. Une réforme du calendrier eut lieu en -312 et l’ère séleucide débute au 1er Nisan 311.

[6] Il fallut au sultan Qalaoun imaginer un prétexte pour rompre la trêve de 10 ans (!) signée par lui, 2 ans auparavant avec Bohémond VII, comte de Tripoli.

[7] Il s’agit de la forteresse de Aassi Hawqa mentionnée plus haut.

[8] Le lieu-dit s’appelle encore « Ghader », c-à-d: « Trahison »!

[9] Les mamelouks poursuivirent leur agression, jalonnée d’atrocités, jusqu’à Hadeth, où, comme en témoigne l’évêque Ibrahim qui résidait à Mar Abon, les habitants se réfugièrent dans la grotte de Aassi Hadeth. Certains détails de cette histoire soulèvent des controverses qu’il est impossible d’aborder ici.

[10] Il nous confie qu’il dut s’enfuir en Europe, en passant par l’Egypte, sous un faux nom. Proche de l’émir, il était en effet sur « une liste noire »!

[11] « Il faisait cesser l’avarice de l’un, et la colère de l’autre, instruisant l’un dans les règles de la tempérance, et donnant des préceptes à l’autre pour vivre selon la justice. » (Théodoret de Cyr)